12 mai 2016

La route du retour*

photo lesbeauxquartiers

Le 31 décembre, nous avons bouclé nos sacs, jeté un dernier coup d'œil sous le canapé et dans les placards, soupiré un bon coup, et fermé la porte de notre petit appartement de Willow Road une dernière fois. Le taxi nous attendait juste devant.
Nous avons chargé nos sacs dans le coffre, regardé les arbres du Heath qui brillaient dans cette lumière du matin, et hop, direction l'agence immobilière pour y laisser la clef. Cinq minutes plus tard, nous n'habitions plus à Londres. Une belle parenthèse de quatre ans et six mois venait de se fermer.

photo lesbeauxquartiers

Nous n'avons pas pris le chemin le plus court pour rentrer. Mais après deux semaines de vacances, quatre avions et un Eurostar, nous sommes enfin arrivés devant notre porte parisienne.
En réalité, nous n'étions qu'au début de la route.

photo lesbeauxquartiers

Nous avons retrouvé notre appartement, nos affaires, nos amis. Nous sommes rentrés dans la ville d'où nous étions partis.
Il a fallu se réhabituer à ce que l'on s'adresse à nous en français dans les boutiques et les restaurants. Se réhabituer à regarder dix fois avant de traverser même si le feu piétons est vert, à se faire bousculer sur les trottoirs.
Il a fallu s'habituer à cette sensation de temps ralenti et de pesanteur qui plombe la ville depuis l'an dernier.
Il a fallu oublier le réflexe d'aller dîner au pub, de papoter avec les serveurs, de s'arrêter pour dire bonjour aux chiens et à leurs maîtres que l'on croise dans la rue, d'aller voir à l'épicerie pakistanaise s'ils n'ont pas le truc qui nous manque (ils l'ont).

Quatre mois plus tard, notre œil reste surpris par l'uniformité des tenues et des couleurs, notre oreille heurtée par les coups de klaxon et les critiques à haute voix, nos poumons en manque d'arbres.
Notre cœur saute encore de joie à chaque nouvelle invitation à un verre, un dîner, un café. Nos amis nous ont manqué.

Nous ne sommes plus surpris de nous réveiller ici le matin, mais nous ne sommes pas encore complètement rentrés. La route du retour est longue.


* ce titre est emprunté à un de mes écrivains préférés, un des trop nombreux artistes disparus en ce début d'année. Si ce n'est déjà fait, jetez-vous sur Dalva, La route du retour, et toutes les autres merveilles qu'a écrites Jim Harrison.

27 nov. 2015

paix et amour

En ce moment, un hommage national est rendu aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015.
photo lesbeauxquartiers


10.40, sonnerie de l'interphone.

"hello, my name is John, I'm from the Jehovah's witnesses. We're here today to give help and discuss with people about the future. Do you feel concerned about the future?"

Euh...

11 nov. 2015

Le monsieur à la bûche

http://louison.blog.lemonde.fr/files/2015/11/LVPDA-3novembre.jpg
(c) Louison. La vie publique des animaux.
C'était lundi, entre 4 et 5 h, l'heure où il fait déjà nuit, où l'on croise encore des parents qui ramènent leurs enfants de l'école quand on va faire quelques courses pour le soir.
Sur le trottoir, un monsieur âgé avance de porte en porte, la démarche incertaine. Il porte non pas des sacs de courses, mais une bûche. Il regarde les numéros sur les portes, avance, recule, il a l'air de chercher et surtout, de ne pas trouver.
Il demande quelque chose aux personnes devant moi. Puis à moi : "10 Willow Road?". Nous sommes plus haut, je lui montre qu'il faut qu'il descende la rue.
Il avance d'une porte, s'arrête et me regarde. Je n'ai pas encore compris qu'il a besoin de plus d'aide, et lui montre qu'il faut qu'il avance encore. Le manège se répète.
Alors je le rejoins, et l'accompagne jusqu'au numéro 10. Nous sommes devant une clôture et un portillon fermé à clef. Il enjambe la clôture, monte les quelques marches jusqu'à la porte de la maison, regarde la sonnette, semble perplexe, redescend les marches, enjambe la clôture dans l'autre sens et va frapper à la porte du numéro 9 à côté.
Je lui demande s'il est arrivé et si je peux le laisser, il me répond "No, don't leave". Il revient vers moi, je lui redemande quelle adresse il cherche, il répète "10 Willow Road". Nous sommes devant.
- Are you looking for someone?
- Yes, my home.
Je tente d'ouvrir le portillon, lui demande s'il a la clef ; il secoue la tête et enjambe la clôture à nouveau. Cette fois, je le suis sur les marches, et lui montre le bouton de la sonnette. Il appuie, quelqu'un répond.
- Hello, I'm S... F...
...
- Are there a Mr and Mrs F. here?
...
Il revient vers moi.
- They don't know you?
- No
- Are you sure you live here?
- No
Pendant ce temps, un homme et sa fille, petite écolière en uniforme qui sort de l'école, passent sur le trottoir. Je les arrête et explique la situation au père ; j'ai besoin d'aide pour aider le monsieur perdu. Nous questionnons le vieux monsieur, qui tient toujours sa bûche fermement, à tour de rôle :
- What's your name?
- Dr S. F.
- Do you live here?
- I thought so, 10 Willow Road.
- Do you have any paper with your address on it, a driving licence or anything? If this happens, you should have a paper with your name and address with you.
Il sort un portefeuille de sa poche, quelques pounds, des papiers en vrac et au milieu, son permis de conduire. Il s'agit bien de Dr S. F. mais l'adresse n'est pas 10 Willow Road. Je lui lis l'adresse, dans un autre quartier :
- Is this your address?
- It could be.
Le père sort son téléphone, cherche sur le plan. C'est de l'autre côté du Heath, de l'autre côté du bois. Il fait totalement nuit maintenant, c'est à plus de 20 minutes à pied à travers le parc, et nous ne voyons aucun taxi passer. Le père prend les choses en main, il va raccompagner le vieux monsieur chez lui en voiture.
- I'll drive you home. What's this? dit-il en désignant la bûche
- I don't know
Je demande "Do you have a fireplace?"
- No, it's a sculpture.
Nous lui laissons son morceau de bois, ça a l'air important. Nous nous remettons tous en marche, nous allons arriver devant chez moi.
- Do you want a glass of water, or anything?
- No I'm fine, it's just my brain cells.
- They're a bit tired
- Yes, tired and old.
On n'a plus besoin de moi pour la suite du voyage. Je les laisse partir et rentre chez moi. Je vérifie : oui, il existe bien un Dr S. F. à cette adresse, general practitioner, et un numéro de téléphone enregistré au nom de Mme F. Bientôt, il va retrouver sa maison et sa femme.
Je reste seule, avec l'image de ce monsieur portant une bûche, de son calme total, de sa perplexité et de son absence de surprise à la fois. Il est médecin, il sait ce qu'il lui arrive. Et il sourit.