14 juin 2017

Aquarius ou L'origine de mon monde



Ils se sont rencontrés à Marseille, c'était les années 20. Ils se sont mariés, ont eu des enfants. La dernière est née à la fin de la guerre. Ils vivaient dans un quartier à flanc de colline, dans une rue tellement escarpée que même à pied on descend tout doucement, une rue tellement en pente que chaque maison surplombe le toit de sa voisine. Comme tous les autres, ils ont construit une maison toute blanche, avec un tout petit peu de pierre. Son toit est en terrasse, il ne pleut pas beaucoup à Marseille. Elle est toute blanche avec un toit en terrasse, un peu comme sur toutes les rives de cette même mer.


photo Visit Greece

Leurs voisins sont arméniens, corses, chypriotes, tout le monde dans cette rue est arrivé par bateau. Eux sont venus d'une petite île qui fait face à la Turquie (on l'aperçoit à l'œil nu). C'est une île toute sèche, une île de pêcheurs dont on relie les villages par caïque, une île occupée par les Italiens* à l'époque où ils l'ont quittée. Son nom à lui s'écrit avec des lettres qui n'existent pas dans l'alphabet latin, alors nous portons un nom "qui s'écrit comme ça se prononce", retranscrit phonétiquement par un officier d'état-civil italien.
Au fil des ans et des unions, la famille s'est agrandie ou élargie. A ceux qui ont quitté la pauvreté se sont rajoutés ceux qui ont fui des massacres. Eux aussi sont arrivés par bateau, sans autre bagage que les souvenirs du sang et des armes qui ne les laisseront jamais tranquilles.

Aujourd'hui, près d'un siècle plus tard, d'autres essaient de rejoindre les rives pacifiques de cette même mer, fuyant d'autres guerres ou une autre misère. Ils ont certainement au fond du cœur la même peine que rien ne consolera jamais, même s'ils trouvent enfin refuge. Certains d'entre eux partiront, et n'arriveront jamais, victimes de la rage des flots sur leurs bateaux d'infortune.


Depuis le début de sa mission, l'Aquarius, affrété par SOS Méditerranée, a recueilli près de 20 000 personnes secourues en mer. Chaque journée en mer coûte 11 000 euros, soit le prix d'un café pour 6000 personnes ou le prix d'une place de cinéma pour 1200 autres.



*devenu colonie italienne lors de la guerre italo-turque, le Dodécanèse le restera jusqu'en 1945. Un autre épisode du feuilleton de l'absurde "les guerres, la politique, les hommes".

12 mai 2016

La route du retour*

photo lesbeauxquartiers

Le 31 décembre, nous avons bouclé nos sacs, jeté un dernier coup d'œil sous le canapé et dans les placards, soupiré un bon coup, et fermé la porte de notre petit appartement de Willow Road une dernière fois. Le taxi nous attendait juste devant.
Nous avons chargé nos sacs dans le coffre, regardé les arbres du Heath qui brillaient dans cette lumière du matin, et hop, direction l'agence immobilière pour y laisser la clef. Cinq minutes plus tard, nous n'habitions plus à Londres. Une belle parenthèse de quatre ans et six mois venait de se fermer.

photo lesbeauxquartiers

Nous n'avons pas pris le chemin le plus court pour rentrer. Mais après deux semaines de vacances, quatre avions et un Eurostar, nous sommes enfin arrivés devant notre porte parisienne.
En réalité, nous n'étions qu'au début de la route.

photo lesbeauxquartiers

Nous avons retrouvé notre appartement, nos affaires, nos amis. Nous sommes rentrés dans la ville d'où nous étions partis.
Il a fallu se réhabituer à ce que l'on s'adresse à nous en français dans les boutiques et les restaurants. Se réhabituer à regarder dix fois avant de traverser même si le feu piétons est vert, à se faire bousculer sur les trottoirs.
Il a fallu s'habituer à cette sensation de temps ralenti et de pesanteur qui plombe la ville depuis l'an dernier.
Il a fallu oublier le réflexe d'aller dîner au pub, de papoter avec les serveurs, de s'arrêter pour dire bonjour aux chiens et à leurs maîtres que l'on croise dans la rue, d'aller voir à l'épicerie pakistanaise s'ils n'ont pas le truc qui nous manque (ils l'ont).

Quatre mois plus tard, notre œil reste surpris par l'uniformité des tenues et des couleurs, notre oreille heurtée par les coups de klaxon et les critiques à haute voix, nos poumons en manque d'arbres.
Notre cœur saute encore de joie à chaque nouvelle invitation à un verre, un dîner, un café. Nos amis nous ont manqué.

Nous ne sommes plus surpris de nous réveiller ici le matin, mais nous ne sommes pas encore complètement rentrés. La route du retour est longue.


* ce titre est emprunté à un de mes écrivains préférés, un des trop nombreux artistes disparus en ce début d'année. Si ce n'est déjà fait, jetez-vous sur Dalva, La route du retour, et toutes les autres merveilles qu'a écrites Jim Harrison.

27 nov. 2015

paix et amour

En ce moment, un hommage national est rendu aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015.
photo lesbeauxquartiers


10.40, sonnerie de l'interphone.

"hello, my name is John, I'm from the Jehovah's witnesses. We're here today to give help and discuss with people about the future. Do you feel concerned about the future?"

Euh...